Situation normale… merdier total

Il pleuvait sur Mars !
Depuis deux jours, une boue rougeâtre recouvrait toute la ville d’Arès, collait aux bottes, aux roues des vélos, aux doublures des cirés.
« Quelle idée à la con !». Gaétan abrita de sa main son zippo, le temps de s’allumer une blonde.
Cette idée saugrenue émanait de l’association écologiste « Terre Mars ». Selon eux, la planète sainte se devait de recréer un climat le plus proche possible de la Terre, où du moins de l’époque où on pouvait encore y vivre décemment. La plate-forme météorologique garantissait jusqu’alors un climat tempéré idéal de 23°c toute l’année mais non ! Maintenant, fallait se les geler, se choper des rhumes, dégeulasser ses chaussures dans la boue et faire sa ronde sous ces cordes pour… Pourquoi en fait ? Le bien-être collectif ? Il tira une bouffée plus longue. Soit disant que le climat terrien pourrait endiguer l’explosion de suicide sur Mars… Mon cul ! C’est surement pas un temps pourri comme ça qui mettra du baume au cœur à un dépressif !
Son pied s’enfonça jusqu’à la cheville dans un nid de poule. La boue glacée se coula avec joie dans cette chaussette jusqu’ici épargnée par le mauvais temps. Il retira sa jambe d’un mouvement brusque en marmonnant un chapelet très imagé de jurons. Il reprit sa ronde, maussade. Le dos vouté pour éviter la pluie, il tirait nerveusement sur sa cigarette à mesure qu’il se rapprochait de l’aile ouest du complexe. L’entrée 12 avait une sale réputation. Il y a un mois, un garde avait été retrouvé le crâne explosé à coup de pied de biche. Mort pourrie pour une paye pourrie. Gaétan ne le connaissait pas et il s’en était réjouit à l’époque. Le soir de sa mort il était de service et il avait été appelé sur le lieu de l’agression avec ses collègues. Il se souvenait très bien de cette tête baignant dans sa masse cervicale blanche et rouge mais le pire, c’était ses yeux. Ils exprimaient la peur. Deux pupilles rétrécies et fixées sur le néant. Il eut un haut le cſur à cette pensée. L’enquête avait conclu à un crime crapuleux. Un junkie défoncé jusqu’aux oreilles avait avoué l’avoir tué soit disant pour défier le Grand Théologien ou un truc délirant dans le genre. Il avait grillé tous ses fusibles dans un bad trip et une famille se retrouvait brisée. Gaétan s’emporta. Depuis la fin de la guerre, le Consortium tirait sur les budgets. La plate-forme météorologique de Mars faisait vraiment pitié. Aucune vidéo surveillance, pas de droïdes, une enceinte en gruyère… Il était plus facile d’entrer dans le complexe que de frauder au cinéma ! Et les tocards le savaient pertinemment. Régulièrement du matériel était volé. Millers, son pote, avait surpris des gosses avec des ordinateurs portables la semaine dernière. Résultat : une fille de 15 ans avec une balle dans le cœur et Millers avec un cran d’arrêt dans le ventre. Il se promit de passer le voir à l’hôpital ce week-end. Sa cigarette était consumée, la flamme avait attaqué le filtre. Le goût de brûlé le tira de ses rêveries. Il s’arrêta et cracha son mégot en contemplant le chiffre « 12 » peint en noir sur la porte du sas.
L’éclairage déconnait. Les néons crépitaient d’une manière épileptique. Il préféra ne pas s’éterniser. Ce n’était pas le moment de cogiter et d’avoir la pétoche pour une ampoule récalcitrante.
La pluie avait-elle cessée ? Il aurait juré avoir entendu un bruit. Il déglutit. Un éclair déchira la nuit et l’averse redoubla aussitôt de puissance, couvrant tous les autres sons. Il dégaina son 9mm et le posa sur le dos de sa main qui tenait fermement sa torche. Le faisceau balaya l’obscurité, étirant les ombres. Ses jambes refusèrent d’avancer tant qu’elles n’étaient pas assurées de l’absence de danger. L’eau accumulée sur sa visière commença à dégouliner le long de son oreille jusque dans son cou, le glaçant. Il sursauta: sa radio grésillait. Il baissa son arme pour la prendre et ne vit pas une forme se relever de la boue et fondre sur lui. L’uppercut en plein menton lui électrisa le cerveau; il tituba, perdant radio, arme et lampe. Le deuxième coup de poing atteignit l’oreille. La compression de l’air fit exploser son tympan. Il s’écroula, le nez dans la boue. Il était déjà K.O quand le Bowie Knife lui éventra le foie et une partie de l’estomac, mélangeant sa bile et son sang à l’eau de pluie.
« Agent Mallet ?! Agent Mallet ?! Répondez ! Que se passe t’il ? » La radio s’excitait.
Une main aux doigts noueux s’en empara, une chevalière frappée d’un « D » rouge ornait son annulaire.
Une voix étrangement douce répondit :
« R.A.S, mon imagination me joue des tours.
- Ho, ok Gaétan. Bon, traînes pas trop. Si t’es ok, on pourra se faire une partie online durant la pause.
- C’est sympa mais je suis pas dans mon assiette, je vais rentrer directement.
- Comme tu le sens, c’est vrai que ta voix est bizarre. Bon, ben a plus alors. »
Dax coupa la communication et essuya sa lame sur sa combinaison. Les choses sérieuses commençaient maintenant. Avec le pass du garde, il ouvrit le sas de l’entrée 12. Il avisa le premier bureau et remercia le Consortium pour sa prévisibilité : les gardes avaient des cartes d’accès prioritaire, ouvrant n’importe quelle porte sur les huit niveaux de la plate-forme météorologique. Il retira sa combinaison de camouflage couverte de boue. Il grimpa sur un bureau et souleva une dalle du faux plafond pour l’y balancer.
Il fit le tour des ordinateurs de la pièce. Un sourire fit plisser ses joues mal rasées. Un écran affichait fièrement une collection de post-it multicolore. Il tira une chaise et passa sa main sur le connecteur tactile. L’écran s’illumina. Il fit ses courses : accès réseau, mot de passe sécurisé pour l’intranet, numéro de téléphone, tout était disponible sur les papiers collés à l’écran. Les techniques de piratage les plus basiques marchaient toujours aussi bien. Il avisa l’absence de panneau « interdiction de fumer » dans la pièce et s’alluma une cigarette en attendant que son programme informatique soit digéré.
Il retira le HG Rom du lecteur et contempla le résultat. Dans moins de quarante minutes, tous les ordinateurs du complexe auront une copie de son virus. Il était de la classe des entropiques, son IA allait décider au cas par cas des actions à effectuer sur chaque machine. Un fichier protégé sera effacé dans un cas, envoyé sur des réseaux sociaux dans un autre cas ou encore légèrement altéré de manière quasi indétectable. Bref, d’ici demain, le chaos le plus complet allait régner dans le complexe. Parfait pour couvrir la suite de la soirée.
Dax s’étira de tout son long et se leva d’un bond. D’une pichenette, il envoya voler sa cigarette au loin. Il remonta le zip de l’uniforme ocre des techniciens et s’assura que la fausse carte d’identité était bien visible sur sa poitrine. Il glissa le pass dans sa poche, saisit sa caisse à outils et sortit en sifflotant.
La station était quasi déserte la nuit. Jusqu’à présent il n’avait rencontré que des gardes fatigués sans la moindre envie de chercher plus loin que son «intervention technique ». Il était presque déçu par cette facilité. Il consulta la carte holographique sur son bracelet, il lui restait moins de deux kilomètres à parcourir avant d’atteindre l’ascenseur principal. Il était largement dans les temps.
Sa carte achetée au marché noir était d’une précision étonnante. Il se cala dans un angle de l’élévateur et écouta nerveusement la voix synthétique égrener les étages. Finalement, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent en grinçant. Le hall était d’un blanc immaculé, limite agressif sous la lueur des néons ultra puissant. Le mur affichait fièrement le logo du Consortium, la jeune pousse verte. Seule tache au tableau, le bureau gris et les deux gardes habillés en gris et noir, armés de scorpion, qui regardaient d’un ſil mauvais l’arrivée de l’intrus.
« Salut les gars, j’ai été appelé pour une urgence.
- Bouge pas, rigolo.
Un garde pointa son fusil automatique vers lui. Le gars devait mesurer presque 2 mètres et abuser du café vu sa réponse.
- Héé, mollo les gars, j’ai pas envie de me faire dessouder durant une astreinte.
L’autre garde, sans doute le chef, prit la parole et lâcha d’un ton sec :
- Marc ! Baisse ton arme !
Dax avança prudemment jusqu’au bureau. Marc fixait sur lui un regard méfiant.
- C’est rare la visite dans les bassins. C’est quoi le problème ?
- Une pompe déconne, on a signalé des coupures d’eau dans le quartier Mariner 9. Je dois faire un check up intégral des bassins.
- Intégral ? Et vous êtes seul ?!! C’est une blague ! Qu’est-ce qu’ils ont dans la tête à la Direction ?
Dax inspira profondément.
- Clair ! Me tirer du lit en plein milieu de la nuit pour vérifier tous les bassins. J’aurais peut-être du prendre ma tente !
Le gradé haussa les épaules et enchaîna en ricanant.
- On peut toujours te fournir le café si ça dure trop longtemps.
Dax sourit.
- On va éviter, ça me rend nerveux. De toute façon, j’ai ma petite idée sur l’origine de la panne. Je checke ça. Au pire, si je suis en rade j’appelle du renfort.
- Mouais, vu nos budgets, on va t’envoyer les femmes de ménages en renfort.
Marc enchaîna :
- Tant que Miss Vénus en fait partie, je me laisse faire !
La blague était minable mais tous les trois rirent de bon cſur.
Dax désigna le sas du menton.
- Bon, je peux y aller ?
Le chef tendit la main.
- Simple formalité mais je dois vérifier ton identité.
Dax lui glissa sa carte dans la paume. Il retourna derrière son ordinateur et l’inséra dans son lecteur. Il releva la tête en fronçant les sourcils.
- Hum, tu n’es pas dans la base.
Dax se mordilla la lèvre. Le marché noir n’était pas si infaillible que ça en fin de compte.
- Je suis intérimaire. J’ai commencé lundi et le service RH a eu des problèmes informatiques. Je pensais que c’était réglé.
Le gradé fit la moue.
- Apparemment, ils t’ont oublié.
Il marqua une pause et réfléchit un instant.
- Bon, on va pas attendre que tout le quartier diplomatique suce des glaçons pour agir. Marc ! Tu l’accompagnes. »
Ce dernier ne protesta pas. Il mit son arme en bandoulière et emboîta le pas à Dax qui se plaça devant le sas. Le chef colla sa rétine sur le lecteur biométrique. La porte s’effaça, découvrant une passerelle métallique qui surplombait des centaines de bassins de purification. Le Consortium gérait la plate-forme météo de Mars mais sa mission ne se limitait pas à faire lever le soleil artificiel ou à planifier une « pluie naturelle » comme ce soir. La compagnie semi-publique interplanétaire gérait surtout les réserves d’eau de la planète, de la fonte des glaciers au recyclage en passant par la distribution. La vie de Mars s’étendait sous les yeux de Dax et il comptait bien mettre son grain de sel dans ce rouage si parfait. Il enjamba le rebord du sas.
Ils marchaient depuis presque dix minutes. Dax était surpris par la taille grandiose de l’infrastructure. La passerelle à elle seule s’étendait sur presque dix kilomètres. Elle était située à plusieurs dizaines de mètres de hauteur et il n’arrivait pas à compter les bassins tellement il y en avait. Il détourna son regard et s’appuya sur la rambarde.
« Qu’est-ce que tu as ?
Dax rétorqua en marmonnant :
- Rien, rien… J’ai le vertige.
- C’est ta soirée mon pote ! » le railla t’il.
Dax se passa la main sur le visage. Ca lui rappelait la bataille dans les canyons glacés d’Europa. Il sourit. Ses jambes cessèrent d’être du coton. Ce n’était pas le moment de flancher pour un détail aussi stupide que son vertige. Ils se remirent en marche. Il se concentra sur sa carte, la console des filtres devait se trouver à une dizaine de mètres. Il s’arrêta brusquement tant et si bien que Marc faillit lui rentrer dedans.
« Héé, tu pourrais prévenir ! »
Dax se retourna et lui écrasa de toutes ses forces son poing dans l’estomac. Le garde se plia en deux, le souffle coupé. Enchaînant par un coup de genoux en pleine tête, son nez explosa sous la violence du coup. Il s’écroula, le Scorpion avait roulé au loin.
« Fils de pute ! ».
Il renâcla péniblement, le cartilage broyé faisait siffler sa voix d’une manière grotesque. Il tenta de se relever mais Dax le cueillit d’un coup de pied magistral dans les côtes. Il roula sur lui-même, gémissant et vomissant du sang. Il tenta de ramasser le Scorpion. D’un coup de talon, Dax lui écrasa la main. Il hurla, la bouche bouillonnante de sang avant d’être définitivement sonné par un ultime coup de pied en pleine tête.
« Désolé, Mais business is business ».
Il ramassa l’arme et fit face au panneau d’accès des filtres. Près de 28 filtres s’étalaient devant lui. Il activa la console et se remémora la procédure qu’il avait apprise par cſur durant ces mois de préparation. Il mit en place une dérivation et désactiva le filtre principal. Une fois la grille de protection déverrouillée, le cylindre poreux se déboîta de l’arrivée d’eau et rentra d’une dizaine de centimètre dans sa base. Dax sortit une plaquette de sa boite à outils. Il ne prêta aucune attention à la substance fluorescente qui luisait au dessus et la fixa au sommet du cylindre. Dax esquissa un sourire de satisfaction. Les diamètres correspondaient presque parfaitement. Il referma le filtre. La jonction avec le tube de l’eau acheva de souder son bricolage. L’eau se remit à bourdonner dans le filtre.
Marc émit un gémissement plaintif. Dax le saisit par le col et traînât sa masse jusqu’au sas qui s’était refermé après leur entrée. Les muscles tendus à l’extrême, il garda un visage figé malgré l’effort. Devant le sas, il marqua une courte pause puis d’un seul bras, il souleva le garde en le tirant par les cheveux et lui éclata le crâne sur le lecteur rétinien. Le sang dégoulinait des commandes. Son nez craqua à nouveau quand sa tête heurta la grille de la passerelle.

Matthew regarda sa montre. Ca faisait plus de trente minutes qu’ils étaient entrés. Il but une gorgée de café. Sa radio grésilla :
« Vous en avez finit ?
- Marc a eu un accident, un panneau a sauté. Venez m’aider ! »
Putain de technicien !! Matthew se rua sur le kit de premiers secours rangé sous le bureau et déverrouilla le sas. Une rafale d’automatique le fit basculer à la renverse. Il s’écroula au sol, sans avoir eu le temps de comprendre la raison de sa mort. Dax enjamba tranquillement le rebord du sas, en traînant le corps de l’autre garde.
Il entassa leurs cadavres à coté du bureau. Il déposa le scorpion et sortie de sa caisse à outil une bombe incendiaire miniature. De quoi faire disparaître les preuves de son passage. Il arma le minuteur et se dirigea vers l’ascenseur.
Aucun sas coupe-feu, pas de caméras, pas de drones patrouilleurs… Mars n’était pas une farce, c’était un parc d’attraction. Il atteignit sans aucun problème l’entrée 12 : L’air libre enfin ! La pluie avait cessée et une odeur de pourriture s’élevait du sol détrempé. Il en profita pour s’allumer une cigarette. 3h00 : Comme prévu, la bombe dans la salle des archives explosa, libérant son contenu inflammable dans toute la pièce, léchant de ses lèvres incandescentes les millions de feuilles de papier stockés et oubliés dans les armoires. Dax sourit. Ce n’était que le début du feu d’artifice. Le sol trembla de nouveau quand il descendit l’échelle de la bouche d’égout qu’il avait mit deux jours à dessouder au mini laser. La deuxième bombe venait d’entrée en action.
En bas, il récupéra son sac et se débarrassa de sa tenue de technicien. Il avisa sa carte. 10 kilomètres à courir dans les égouts pour rejoindre l’astroport: il allait vérifier s’il tenait toujours la forme.

Le Port était pratiquement désert. Une navette était en attente. Des techniciens s’occupaient d’alimenter le monstre métallique en carburant tandis qu’un homme en uniforme faisait les cent pas sur le tarmac.
« Bonsoir capitaine. »
Il sursauta. L’homme qui lui faisait face mesurait près d’1m90, taille en V et musculature imposante. Un bodybuilder ? Le look ne collait pas au physique : Rangers noires, pantalon de toiles, chemises crème et veste trois-quarts en cuir. Il ressemblait plus à un étudiant. Ses cheveux gris cendre étaient partiellement masqués par une casquette noire. Ses petits yeux vert sombre étaient surmontés d’épais sourcils gris qui se rejoignaient presque, et cela lui donnait un air inquiétant.
« Bon, c’est vous Dax ? Un de mes gars m’a dit que vous payez cher pour vous faire embarquer ce soir, dit-il d’un air inquiet.
- Ca pose un problème ?
- Non, mais on n’a pas l’habitude de prendre des passagers en route, vous savez, Mars n’est qu’une escale.
- Ne vous inquiétez pas, j’ai juste un déplacement professionnel imprévu.
- Peu importe, vous payez assez cher pour que j’évite les questions. »
Le vaisseau s’arracha péniblement de l’attraction martienne. Une fois qu’il eut croisé au large de Mercure, Dax se détendit et alluma son intervidéo personnel. Les infos faisaient le point sur les troubles que connaissait la Terre avec la résistance, une bande de fanatiques aux ordres de leur guru, un certain Ombre. La présentatrice enchaîna sur les résultats sportifs du championnat interplanétaire de Kill Ball. Dax imita les autres passagers et avala son sédatif. Il détendit ses muscles endoloris par les évènements de la soirée. Les interphones grésillèrent et une voix neutre déclara :
« Ici le capitaine. Nous approchons du point de téléportation. Vous êtes prié de bien vouloir attacher vos ceintures. »
Et ce fut avec un sourire radieux que Dax attacha sa ceinture. Il s’endormit sereinement tandis que le vaisseau prenait de la vitesse.

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